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Histoire à Genève

L’histoire de la paroisse commence en 1804 lorsque le Conseil municipal carougeois décide de financer le ministère d’un pasteur pour la communauté protestante de la ville, communauté qu’il dote au même moment d’un consistoire en charge de la gestion du groupe. A cette époque, le maire de la ville, Monsieur de Montfalcon, se bat en effet pour rétablir les cultes publics, interdits depuis 1793 du fait du rattachement de la Savoie (dont fait partie Carouge à cette époque) à la France, alors révolutionnaire et anticléricale. En 1806, le Consistoire s’adresse au Ministère des cultes de Paris pour officialiser la démarche, ce à quoi Napoléon répond positivement. Jusqu’en 1813, la communauté se réunit à la maison Chossat (actuellement rue du Pont-Neuf 2 bis) mais le propriétaire des lieux décide de louer son bien à une fabrique d’horlogerie. Le Consistoire, ne parvenant pas à trouver un nouveau local qui convienne à la communauté, lance une souscription pour la construction d’un temple et adresse une pétition au préfet du Léman pour obtenir un terrain. Celui-ci leur est alloué à la place d’Armes. L’année qui suit, les fondements du temple sont posés mais la construction s’arrête très vite en raison des chamboulements politiques qui marquent les années 1814-1816 : Carouge est à nouveau rattachée au Royaume de Sardaigne avant de devenir genevoise en 1815, pour former avec les autres « communes réunies » le 22e canton de la Confédération helvétique. La communauté réformée carougeoise intègre alors le giron de l’Eglise protestante de Genève (1816). Les conditions sont de nouveau réunies pour achever le temple, commencé trois ans plus tôt. Après étude par le Conseil d’Etat, le terrain initial est abandonné au profit d’un terrain situé à la place des Bois (emplacement actuel, aujourd’hui Place du Temple) et l’architecte François Brolliet est mandaté pour réaliser le projet. Le temple est inauguré en 1822.

Sources :

Société d’Histoire de l’Art en Suisse, Ed. Benteli, 1985.

BRULHART, Armand, DEUBER-PAULI, Erica, Arts et monuments, Ville et canton de Genève, Publié par la

Christen, Ernest, Le culte protestant, Ed. Labor, Genève, 1934

Dreyfus Fernand, Le Temple de Carouge, présentation d’un lieu historique, artistique et spirituel, Labor et Fides, 1999.

Reymond Bernard, Temples de Suisse romande, à la découverte d’un patrimoine, Editions Cabédita, 1997.

Rudaz, Patrick, Carouge, foyer d’art sacré, 1920-1945, édité par la Ville de Carouge, 1998.

Lieu de culte

Le temple de Carouge constitue l’un des rares exemples d’édifice religieux protestant réformé doté de peintures et de vitraux figuratifs. La Réforme en effet, en bannissant le culte des images, a supprimé les représentations figurées des lieux de culte (ou détruit les images des églises catholiques converties en temple protestant). Il existe cependant en Suisse romande quelques spécimens – décorés dans la première moitié du 20e siècle – comme le temple Saint-Jean-de-Cour à Lausanne, le temple de Broye à Prilly (VD), le temple de Clarens (VD), le temple de Chaindon à Reconvillier (BE) ou le temple de Confrance (NE). Le temple de Carouge se distingue toutefois par la profusion et le style du décor, à la fois peint et sculpté. Celui-ci est dû à Ernest Christen, pasteur de la paroisse de 1917 à 1930, par ailleurs artiste et musicien.

Christen déplore la « grisaille » du culte protestant : « Dépouillé, dans ses formes comme dans ses murailles : on n’y voit rien, il ne s’y passe rien »[1]. Pour lui l’art doit revenir dans les temples pour édifier le croyant[2]. Lors d’un prêche à l’abbatiale de Romainmôtier, il est subjugué par l’église et la célèbre croix qui orne l’ambon. A son retour à Carouge, il reproduit cette dernière et l’installe sur le panneau central de la chaire. C’est le début d’une frénésie décorative qui durera 13 ans. Après la croix, il sculpte les différents panneaux de la chaire de motifs végétaux symboliques : des entrelacs de cep, de sarments et de grappes de raisin, représentant Jésus et l’Eglise (cf. Jean 15,5 : « je suis le cep et vous êtes les branches »), l’agneau, symbole du Christ, le palmier évoquant la nourriture dans le désert, le paon, symbole de l’incorruptibilité de l’âme et de la résurrection. Puis il sculpte les portes « de la passion » et « de la résurrection » qui encadrent la chaire. En 1921, le peintre Eric Hermès propose de surmonter ces sculptures d’une grande fresque de la nativité. L’artiste y représente son fils, son père, la fille de Christen et François Monnard, le principal mécène de l’œuvre, sous les traits de personnages bibliques. Des Carougeoises de l’époque posent aussi comme modèle pour les anges musiciens qui ornent le plafond. A la « porte romane », côté nord, sur laquelle Christen a sculpté des épisodes de l’Ancien Testament, font écho les vitraux réalisés par Charles Wasem d’après les cartons d’Hermès et narrant les épisodes de la vie de Jésus, décrits dans le Nouveau Testament (à lire de gauche à droite en entrant).

L’intérieur du temple, entièrement décoré dans un style mêlant Art Déco et influences byzantines, contraste avec le style néo-classique de l’extérieur et ne peut laisser indifférent. En 1958, Charlie Chaplin visita le temple et fut fasciné par les représentations symboliques de Christen.

Une telle profusion d’images n’a pas toujours été du goût des protestants qui fréquentaient le temple. A la fin des années 1990, lorsqu’il a été question de le rénover, certains paroissiens suggérèrent de recouvrir les peintures de chaux blanche et de cacher les sculptures par des panneaux de bois pour revenir au bâtiment d’origine. L’intérieur du temple a finalement été reconnu comme un témoin de l’histoire du protestantisme genevois et restauré. Une reconnaissance d’ailleurs bien plus ancienne puisque l’édifice est répertorié depuis 1954 dans l’Inventaire suisse des biens culturels d’importance nationale et régionale.

 

[1] Christen, Ernest, Le culte protestant, Ed. Labor, Genève, 1934, p. 7.

[2] Dans sa thèse, présentée à la Faculté de théologie de Genève, Ernest Christen écrivait déjà qu’il est « temps de réintroduire les peintures murales, la musique instrumentale, les fleurs, les lumières sur la table sainte, l’art dramatique, les mystères. Tous les arts – et non seulement l’art oratoire – doivent glorifier Dieu. » (Christen, Ernest, Zwingli avant la Réforme de Zurich, Genève, 1899, p. 32) ; ce à quoi l’un de ses professeurs aurait répondu : « le candidat opère un dangereux glissement vers le catholicisme. » (Christen, Ernest, Je sonne quand même, Genève, 1941, p. 72).

Activités

La ville de Carouge compte environ 2800 foyers déclarant appartenir à l’Eglise protestante de Genève. La paroisse organise pour eux différentes activités dont le catéchisme pour les enfants et les cultes œcuméniques « d’éveil à la foi » pour les plus petits (célébrations en collaboration avec la paroisse catholique de Carouge, en alternance à l’église Sainte-Croix et au temple). Il existe aussi des groupes d’adolescents qui, avec les jeunes des paroisses alentour se retrouvent pour des sorties et des cultes, et un groupe d’adultes, « clochettes et bourdons », qui se rassemblent toutes les six semaines pour partager leur passion du chant.

 

La Réforme

En 1517, un moine allemand nommé Martin Luther s’élève contre les indulgences (le pardon des pêchés sous certaines conditions – à cette époque, fréquemment contre une somme d’argent) dont l’Eglise catholique fait commerce pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome. Ses propos, exposés dans ses 95 Thèses, ont un retentissement considérable. Dénoncé à Rome, Luther est sommé de s’expliquer devant le chapitre de son ordre puis inculpé d’hérésie. Au cœur de la controverse et pour se défendre, il est amené à publier d’autres thèses dans lesquelles il développe un vrai programme réformateur. Il affirme que ni le pape ni les conciles ne sont infaillibles et qu’il n’y a d’autre autorité que l’Ecriture, laquelle est immédiatement accessible au croyant sans nul besoin d’intermédiaire. Il ajoute qu’en vertu du baptême tous les chrétiens sont prêtres et devraient pouvoir concourir à la réunion d’un concile… Il est excommunié en 1521. Des princes allemands prennent son parti et l’empereur Charles Quint leur accorde en 1526 le droit, à titre provisoire, d’adhérer à la Réforme. En 1529, il annule ce droit, ce qui provoque la protestation des princes. Ils seront dès lors appelés « protestants », et à leur suite, tous les partisans de la Réforme seront désignés par ce terme. Celle-ci se diffusa dans toute l’Europe, portée par d’autres théologiens dont Ulrich Zwingli à Zurich et Jean Calvin à Genève.

La Réforme à Genève

Au milieu du 15e siècle, Genève est une principauté épiscopale du Saint-Empire romain germanique. Point stratégique dans l’axe commercial nord-sud, elle est à cette époque à l’apogée de son expansion économique médiévale, possédant les foires les plus importantes d’Europe. C’est parmi les négociants genevois que commencent à se propager les idées de la Réforme, colportées par des marchands allemands, vers 1525. Mais ce n’est qu’avec l’arrivée du Français Guillaume Farel (1489-1565), propagateur de la Réforme en Suisse romande et des idées d’Ulrich Zwingli, que s’élargit le cercle des protestants genevois au début des années 1530, touchant la majeure partie de la classe dirigeante. Sur fond de tensions politiques avec la Savoie, catholique, qui tente de conquérir Genève, la messe est suspendue en 1535 et la Réforme officiellement adoptée le 21 mai 1536. La principauté épiscopale devient république protestante. Les catholiques fuient ou se cachent. A quelques exceptions près, ils ne pourront légalement plus habiter la cité jusqu’en 1798, date de l’annexion de Genève à la France. Seul l’ambassadeur de France bénéficiera d’une chapelle catholique édifiée dans son hôtel particulier de la veille ville (actuellement fréquenté par la Société de Lecture). En 1541, la jeune république fait venir Calvin pour organiser la nouvelle religion. Par son rayonnement, son rôle de refuge pour les protestants persécutés, par son Académie qui forma des pasteurs en provenance de toute l’Europe, Genève gagna le surnom de « Rome protestante ».

A l’occasion du 400e anniversaire de la naissance de Calvin, des protestants de Suisse et d’Europe ont érigé en 1909 le Mur des Réformateurs, une sculpture en hommage à quatre prédicateurs de la Réforme: Guillaume Farel, Jean Calvin, Théodore de Bèze et John Knox.

La religiosité réformée

Les cinq solae  (sola scriptura – par l’Ecriture seule -, sola fide – par la foi seule -, soli gratia – par la grâce seule, solus Christus – par le Christ seul – et soli Deo gloria – à Dieu seul est rendu gloire) sont les cinq principes communs à tous les protestants. Ceux-ci se retrouvent également dans la reconnaissance de deux sacrements – les seuls mentionnés dans la Bible (sola sriptura oblige) : le baptême et la cène (à la différence des catholiques et des orthodoxes qui en reconnaissent sept).

Les Eglises réformées, dont l’Eglise protestante de Genève (EPG) fait partie, sont issues de la Réforme d’Ulrich Zwingli et Jean Calvin (mais aussi Guillaume Farel, Pierre Viret et John Knox). Elles se caractérisent par un culte dépouillé centré sur la prédication du pasteur, l’insistance sur la toute-puissance de Dieu, seul responsable du salut de l’homme, la place accordée à la sanctification (œuvrer selon la volonté de Dieu et pour sa gloire) et leur conception de la cène (elles suivent la conception de Calvin selon lequel la présence du Christ dans le pain et le vin est spirituelle et non réelle comme le professa Luther, et à sa suite, les Eglises luthériennes). A part sur ce point, églises réformées et luthériennes sont très proches sur le plan théologique. Elles découlent toutes deux directement de la Réforme du 16e siècle.

Calvin inspira le mode d’organisation, « presbytéro-synodal », commun à la plupart des Eglises réformées (dites d’ailleurs « presbytériennes » dans les pays anglo-saxons) : la gestion des communautés locales est assurée par un conseil (conseil presbytéral ou conseil des anciens équivalant aujourd’hui aux conseils de paroisses), celle des communautés supra-locales est assurée par le synode. Ces assemblées sont composées de laïcs et de pasteurs démocratiquement élus. Ce système est caractéristique de l’esprit de la Réforme qui rejette le principe hiérarchique sur lequel est basée l’Eglise romaine au motif de l’égalité de tous les croyants devant Dieu.

Les Eglises réformées sont présentes sur les cinq continents. C’est en Suisse, aux Pays-Bas, en Ecosse, en France, en Hongrie, et aux Etats-Unis qu’elles sont le plus anciennement implantées. Elles ont ensuite essaimé dans le monde par le biais des missions. Elles connurent différentes divisions et il existe actuellement au sein des Eglises réformées une palette de sensibilités théologiques allant des tendances évangéliques aux tendances libérales. Elles sont regroupées pour la plupart au sein de la Communion mondiale des Eglises réformées dont le siège se trouve au Conseil œcuménique des Eglises à Genève.

 

Indications bibliographiques :

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