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Histoire à Genève

Au début des années 1960, Genève voit la création du premier centre islamique de la ville sous l’impulsion de Saïd Ramadan, gendre du fondateur des Frères musulmans (Hassan Al-Banna), exilé en Suisse sous le régime de Nasser. Le centre prend place dans une petite maison du quartier des Eaux-Vives. A cette époque, des migrants originaires de Yougoslavie et de Turquie arrivent en Suisse pour répondre à un besoin de main d’œuvre. S’y ajoutent peu à peu des musulmans en provenance du Moyen-Orient, immigrant pour des raisons politiques et économiques, et des étudiants des pays du Maghreb devenus indépendants.

Au milieu des années 1970, le centre des Eaux-Vives devient trop petit et le désir se fait sentir de construire une mosquée. La Fondation culturelle islamique est créée dans ce but en 1975 à l’instigation de plusieurs personnalités musulmanes genevoises dont l’ex-ambassadeur d’Irak Najib El-Rawi, le banquier syrien Zoheir Mardam-Bey et l’ambassadeur d’Arabie Saoudite Medhat Sheik el-Ard. Un appel de fond est lancé auprès du Royaume d’Arabie Saoudite qui y répond favorablement et délègue à la Ligue islamique mondiale le soin de gérer la fondation. Un terrain est acheté dans le quartier du Petit-Saconnex sur le domaine de la Tourelle (appelée aussi Campagne Cramer). Il comporte un édifice en ruine du 17e siècle que la Fondation et l’architecte, Osman Gürdogan, choisissent de conserver comme un symbole de l’insertion du lieu dans l’histoire locale. Dans l’attente que se réalise le projet, le petit groupe qui en est porteur créé un institut islamique au numéro 20 de la rue de Lausanne, où ont lieu des cours de langue arabe, des enseignements religieux et des prières. Il ferme ses portes lorsque la mosquée est inaugurée en 1978. C’est le roi saoudien Khaled Ben Abdulaziz Âl-Saud lui-même qui préside la cérémonie, en présence du Conseiller fédéral Pierre Aubert et de personnalités genevoises comme le Conseiller d’Etat Guy Fontanet, le maire de Genève, Pierre Raisin, ou encore le Président du Comité international de la Croix-Rouge, Alexandre Hay.

 

 Sources :

BERNARD, Renaud, Mahomet chez Calvin, Image de l’Islam à Genève. Etude de l’impact, en termes de politique sociale, de la mosquée du Petit-Saconnex sur son milieu d’implantation, la région genevoise, Certificat de perfectionnement en politique sociale, Genève, 1993.

FOURNIER, Marie-José, « La Mosquée de Genève, au confluent de l’Orient et de l’Occident », In: Tribune des arts, Genève, N° 273(1999), p. 10-11.

BONEL, Michel, « La Mosquée de Genève rend hommage à Byzance », In: Tribune des arts, Genève, N° 309(2003), p. 24.

« Le roi Khaled d’Arabie saoudite a inauguré jeudi la nouvelle mosquée de Genève », Journal de Genève, 2 juin 1978.

 

 

Lieu de culte

 

La mosquée du Petit-Saconnex est l’une des quatre mosquées de Suisse à comporter un minaret (avec celle de Zurich, Winterthour et Wangen bei Olten). La construction de tout nouveau minaret étant interdite dans le pays depuis la votation populaire du 29 novembre 2009, elle restera donc une exception. L’ancien porte-parole de la mosquée, Hafid Ouardiri, aime à raconter que le minaret initialement prévu par l’architecte (18 mètres) paru trop petit au conseiller d’Etat de l’époque à la tête des Travaux publics, Jacques Vernet, qui insista pour l’élever à la hauteur des immeubles environnant, soit à 22 mètres.

Le style de la mosquée rappelle les bâtiments à coupoles de l’architecture islamique ottomane. La coupole entièrement vitrée qui abrite le patio fait écho à celle qui surplombe la salle de prière, octogonale et partiellement ouverte sur l’extérieur. Culminant à 16 mètres au-dessus du sol, cette dernière confère à la salle une dimension majestueuse accentuée par les très belles mosaïques couvrant les murs et l’immense lustre en verre de Murano (de deux mètres de haut et quatre mètres de diamètre), qui illumine la salle de ses 500 ampoules. Ce sont des artisans marocains qui ont réalisé le décor intérieur, sculpté et ciselé les céramiques de motifs géométriques et les plafonds d’arabesques.

Outre la salle de prière, le bâtiment comprend une série de salles aménagées dans le bâtiment restauré qui se trouvait sur le terrain acheté par la Fondation : une salle de conférence, une bibliothèque (proposant des livres sur l’islam en arabe, en français et en anglais), des salles de classes pour les cours d’instruction religieuse et les cours de langue arabe (donnés aux adultes et aux enfants), et une morgue où sont dispensées les toilettes funéraires.

 

 

Activités

 

Les vendredis, lors de la prière hebdomadaire, la mosquée du Petit-Saconnex accueille en moyenne 2000 personnes. Par ailleurs environ 600 enfants suivent des cours d’éducation religieuse durant la semaine (chiffres communiqués par la Fondation culturelle islamique). Les musulmans fréquentant la mosquée étant d’origines très diverses (essentiellement d’Afrique du Nord, de Syrie, du Pakistan, de Somalie et de Turquie), il existe au sein de la communauté de petits groupes formés par affinité culturelle (le groupe des Somaliens, des Afghans et des Pakistanais) qui organisent leurs propres activités. Il existe aussi un Club de femmes qui se retrouvent pour des conférences et des rencontres, un Club des jeunes filles et un club de garçons qui proposent aux enfants des activités culturelles et sportives, en plus des cours d’instruction religieuse.

Les cinq prières quotidiennes, le prêche du vendredi, les mariages, les services funéraires et célébrations de fêtes sont les principales activités cultuelles qui ont lieu à la mosquée.

La Fondation culturelle islamique de Genève est membre de l’Union des Organisations Musulmanes de Genève (UOMG) et de la Plateforme interreligieuse.

 

 

Le sunnisme

 

Le terme sunna, à l’origine du mot sunnisme, était déjà utilisé avant l’apparition de l’islam. Il désignait une pratique religieuse ou sociale approuvée par les ancêtres, qui a valeur de tradition et doit être reproduite. Après la mort du prophète Muhammad, le mot est associé à ses faits, gestes et paroles et en vient donc à désigner un comportement exemplaire pour les musulmans : « Vous avez un excellent exemple dans votre prophète » dit le Coran, sourate XXXIII, 21. La sunnat al-nabî  (« sunna du Prophète ») est relatée dans les hadîths, récits transmis d’abord oralement puis mis par écrit. C’est dans ces textes que les théologiens vont puiser les principes de la loi musulmane. Ils y trouveront également des éclaircissements sur les enseignements du Coran, faisant de la sunna la seconde source du droit islamique après le livre saint.

Le terme sunna étant associé à l’idée d’une « orthodoxie » (c’est-à-dire une manière juste de faire) islamique, il finit par être revendiqué, dans le contexte des divisions frappant la communauté musulmane – mais à une époque incertaine, probablement au 9e siècle -, par les membres du groupe majoritaire. Pour se distinguer des autres et affirmer leur conformité à la voie tracée par Muhammad, ils se définirent comme les ahl al-sunna wa’l jamâ‘a (« les gens de la sunna et de la communauté »), qui donna sunnî en arabe, sunnites en français.

 Les divisions au sein de l’islam

A la mort de Muhammad, en 632, des difficultés entourèrent sa succession. Celui-ci n’ayant laissé ni descendant mâle ni testament, les différentes tribus qui composaient la toute jeune communauté musulmane durent s’entendre pour désigner un nouveau chef, un « khalîfa », littéralement un « successeur ». Les désaccords portèrent sur le choix du calife et le mode d’élection de celui-ci. Ces luttes initialement politiques conduisirent à la formation de groupes distincts qui développèrent avec le temps des doctrines propres et se divisèrent en sous-groupes. Deux grands blocs se dessinèrent : ceux pour qui le calife devait être élu ou choisi dans la tribu des Quraych, la tribu du prophète, et ceux pour qui le califat devait aller aux descendants du prophète et donc de ‘Ali, son gendre. Les premiers formèrent le groupe des sunnites, les seconds, la chi’at ‘Ali, le « parti de ‘Ali » et le chiisme. Les chiites accordent eux aussi une grande importance à la sunna (leur corpus de hadîth diffère légèrement de celui des sunnites) mais mettent également l’accent sur la guidance des Imams (chefs de la communauté chiite depuis ‘Ali).

Les sunnites représentent aujourd’hui plus de 80% des musulmans dans le monde.

 

La religiosité sunnite

 

Le sunnisme n’est pas un bloc homogène. Il a été traversé par différents courants doctrinaux liés à l’élaboration du droit islamique (fiqh) et de la théologie. Certains ont disparu comme le murji‘isme, le mu‘tazilisme ou l’ash‘arisme, d’autres s’expriment encore aujourd’hui au travers des quatre écoles juridiques (appelées madhhab) qui cohabitent au sein de l’islam sunnite : l’école hanafite, mâlikite, châfi’ite et hanbalite. Elles diffèrent quant à l’interprétation du Coran et de la sunna sur des questions de jurisprudence (application pratique de la révélation à la vie quotidienne) mais se reconnaissent entre elles comme orthodoxes. Elles ont chacune leurs zones d’influence géographiques.

Malgré la diversité des écoles juridiques, les sunnites partagent un certain nombre de croyances et de pratiques. Ils reconnaissent comme légitimes successeurs du prophète les quatre califes « bien guidés » (al-râchidûn), à savoir Abû Bakr, ‘Umar, ‘Uthman et ‘Alî. C’est la période des pieux anciens, les salaf, que sont les compagnons du prophète et les deux générations de musulmans qui suivirent. Elle est perçue comme une période idéale où règne l’islam des origines, sans déviation ni dégradation de la révélation. Pour les sunnites, le Coran et la sunna sont les seules sources de la croyance et doivent inspirer le comportement du fidèle.

Les sunnites ne connaissent pas d’autorité suprême en matière de foi et se réfèrent aux avis religieux (fatwâ) des muftis (jurisconsultes) qui répondent aux questions posées par les fidèles sur le droit islamique. Mais leurs réponses n’ont pas de caractère contraignant et ont seule valeur d’opinion. L’imam est celui qui dirige la prière et prêche à la mosquée. Les ‘ulâma (littéralement les « savants ») sont des théologiens.

 Indications bibliographiques :

ALILI, Rochdy, Qu’est-ce que l’islam ?, La Découverte, 1996.

BEARMAN, J., BIANQUIS, Th. Et alii (ed.), Encyclopédie de l’islam, Brill, 2011.

ESPOSITO, John L. (ed.), The Oxford History of Islam, Oxford University Press, 1999.

ESPOSITO, John L. (ed.), The Oxford Dictionary of Islam, Oxford University Press, 2003.

MERVIN, Sabrina, Histoire de l’islam, doctrines et fondements, Flammarion, 2000.

SOURDEL-THOMINE, Janine, Dictionnaire historique de l’islam, Presses universitaires de France, 1996

WEBER, Edgar, L’islam sunnite traditionnel, Berpols, 1993.

WEBER, Edgar, L’islam sunnite contemporain, Berpols, 2001.