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Histoire à Genève

L’association Touba de Genève est une dahira, c’est-à-dire un cercle rassemblant des musulmans soufis de la confrérie mouride. Elle a été créée en 1992 par un groupe d’une dizaine de personnes, d’origine sénégalaise, étudiant à Genève ou y travaillant comme diplomates. Leur démarche est encouragée par les tournées que Serigne Mourtada Mbacké fait à cette époque dans la diaspora sénégalaise pour susciter la création de dahira. Il est l’un des fils du fondateur de la confrérie mouride. Le groupe s’est agrandi au fil des années avec l’arrivée de nouveaux étudiants puis, plus récemment, de travailleurs venus d’autres pays européens.

Sources :

Membres de la communauté

MAGGI, Jenny, SARR, Dame, GREEN, Eva G.T., SARRASIN Oriane, FERRO, Anna, Migrations transnationales sénégalaises, intégration et développement. Le rôle des associations et de la diaspora à Milan, Paris, Genève, Sociograph n°15 / 2013.

Lieu de culte

 

Les mourides de Genève louent une salle dans le quartier de Plainpalais pour leurs réunions hebdomadaires et pour les fêtes religieuses. Avant chaque rassemblement, la salle est préparée selon les codes et les usages mourides : un grand tapis est déployé sur lequel se placeront les récitants des textes du fondateur de la confrérie. Un coin est aménagé pour les femmes, un autre pour les hommes. Un thermos de « café Touba », un café aromatisé au poivre de Guinée ou au piment noir est placé sur une table, à la disposition des fidèles. Il les soutiendra durant les quelque trois heures que dure la cérémonie hebdomadaire.

 

 

Activités

L’association Touba de Genève compte une centaine de membres. Beaucoup sont étudiants, ou d’anciens étudiants restés à Genève, d’autres sont arrivés plus récemment en provenance de pays européens pour trouver du travail dans la région. L’association ne possède pas de responsable religieux (de cheikh). Son but est de « créer du lien » explique l’un des membres. Ceux-ci se réunissent tous les samedis pour lire et chanter les écrits du fondateur de la confrérie mouride, Ahmadou Bamba, ainsi que pour les fêtes religieuses. Ils se retrouvent ainsi pour lire le Coran pendant le mois de Ramadan, pour le mawlid al-nabî  (la naissance de Muhammad), pour l’isra’a wal-Mi’raj (son ascension céleste) ou encore pour les fêtes spécifiquement mourides comme le magal de Touba (le départ en exil de Ahmadou Bamba), et le magal de Polokhan (dédié à la mère de ce dernier). Les mourides fréquentent aussi les mosquées de Genève.

La confrérie mouride

La murîdiyya est un ordre soufi (une tariqa) fondé fin 19e siècle au Sénégal par Ahmadou Bamba (1853-1927). Le terme murîd, qui a donné son nom à la confrérie, est un terme soufi ancien désignant une personne engagée sur une voie mystique au sein de l’islam, littéralement un « aspirant », « celui qui veut, qui cherche ».

Ahmadou Bamba est né en pays wolof. Son père était affilié à une confrérie soufie appelée la Qâdiriyya dans laquelle Ahmadou Bamba fut initié. Dans les années 1880, il devint cheikh (chef religieux soufi) et prodigua un enseignement insistant sur l’étude religieuse et le travail. Après ce que les hagiographes décrivent comme une rencontre avec Muhammad, il se présenta comme le « serviteur du prophète », fut perçu comme son héritier et un vivificateur de l’orthodoxie musulmane. Le nombre de ces disciples alla croissant. Suspecté par l’administration française de fomenter une révolte contre le pouvoir colonial, il fut exilé de 1895 à 1907, d’abord au Gabon puis en Mauritanie. Le nombre de ses fidèles continua cependant d’augmenter, l’exil renforçant son aura de saint. Il fut libéré en 1907. Les relations avec l’administration française s’améliorèrent mais il n’eut jamais l’autorisation de retourner à Touba, la ville qu’il avait fondée et qui devint la capitale du mouridisme. A sa mort il y fut cependant enterré et son tombeau devint l’objet d’un pèlerinage annuel, comme c’est le cas des tombeaux des saints des autres confréries soufies.

Aujourd’hui la confrérie est, en nombre de membres, la deuxième du Sénégal après la Tîjaniyya. Elle joue un rôle économique de premier plan grâce la culture de l’arachide dans laquelle les mourides se sont spécialisés, sous l’impulsion notamment d’Ibra Fall. Disciple d’Ahmadou Bamba, Ibra Fall participa à l’organisation de la communauté pendant l’exil du fondateur. Par sa piété, il fit lui-même des disciples, les Baye Fall, qui ont la caractéristique d’être particulièrement dévoués au travail et aux cheikh, tout en ayant une prédilection pour l’ascèse. Ils constituent un sous-groupe au sein de la murîdiyya. En plus de son rôle économique, celle-ci jouit d’une influence politique majeure grâce aux liens qu’elle entretient avec le pouvoir (notamment par le biais d’un système d’échange de services) et au poids électoral que représentent les mourides du Sénégal comme ceux de la diaspora.

 

la religiosité soufie et mouride

L’idée commune à tous les ordres soufis est que Dieu est à la fois apparent et caché, extérieur et intérieur et que les réalités divines profondes sont dissimulées sous le voile des apparences. Le fidèle doit donc être guidé dans son cheminement vers Dieu par une personne plus avancée que lui. Il existe plusieurs méthodes pour se rapprocher de Dieu. Le dhikr (prononcez « zikr ») est la pratique la plus répandue. Elle vise à « rappeler » Dieu (le mot signifie « remémoration ») par la répétition d’un mot ou d’une formule accompagnée parfois de musique, de chants et de danses.

Les mourides, pour leur part, se retrouvent régulièrement en groupe pour réciter des textes d’Ahmadou Bamba appelés khassaïde (de l’arabe qasîda, poésies). Certains sont à la gloire de Muhammad, d’autres contiennent des enseignements mystiques.

La confrérie est dirigée par un « calife général » qui est le successeur d’Ahmadou Bamba (en arabe, khalîfa, qui a donné « calife » en français, signifie successeur). A ses côtés, les cheikh, des responsables religieux reconnus pour leur avancement spirituel, guident les fidèles.

Pour devenir mouride, il suffit de se rapprocher d’un cheikh de la confrérie et de lui faire allégeance (la cérémonie est appelée njebëlu en wolof). Le cheikh rappelle alors au candidat les préceptes de l’islam et du mouridisme : les cinq piliers de l’islam, l’amour et la soumission confiante au cheikh qui guide ses disciples sur la voie, la khidma, la notion de service au cheikh et à la communauté et la hadiya, la contribution aux besoins de la confrérie.

Comme toutes les confréries soufies, la murîdiyya a son propre wird, un ensemble de formules établies par le maître de l’ordre et récitées chaque jour par les fidèles. Le wird est fait de versets du Coran, de prières, parfois de préceptes et d’interdits, et considéré comme contenant des noms secrets de Dieu. Il est un acte de dévotion purificateur, accompli à des moments précis de la journée. C’est l’acquisition d’un wird propre, par inspiration divine, qui fit d’Ahmadou Bamba le fondateur reconnu d’une nouvelle tariqa, une nouvelle confrérie soufie.

La murîdiyya valorise tout particulièrement l’étude religieuse et le travail dont Ahmadou Bamba aurait dit qu’ils sont « les voies les plus sûres vers le bonheur ». Celui-ci a également insisté sur la non-violence.

 Indication bibliographiques :

SEESEMANN, Rüdigger, « Sufism in West Africa », dans : Religion Compass 4/10 (2010), p. 606-614.

SEESEMANN, Rüdiger, Aḥmadu Bamba und die Entstehung der Murīdīya : Analyse religiöser und historischer Hintergründe, Untersuchung seines Lebens und seiner Lehre anhand des biographischen Werkes von Muḥammad al-Muṣṭafā Ān, K. Schwarz, 1993.

BABOU Anta, Le jihad de l’âme, Ahmadou Bamba et la fondation de la mouridiyya au Sénégal (1853-1913), Karthala, 2011.

TRIAUD, J.L., « Murīdiyya » dans : BEARMAN, J., BIANQUIS, Th. et alii (ed.), Encyclopédie de l’islam, Brill, 2011.

SALZBRUNN, Monika, « Wrestling With The Swiss : African Transnational Migration In Europe And The U.S. Put On Stage», in : Urban Anthropology and Studies Of Cultural Systems And World Economic Development, Volume 42 (1,2), 2013, p. 135-169.

SALZBRUNN, Monika, « La campagne présidentielle sénégalaise en France » dans : Hommes et Migrations, 1239 pp. 49-53, 2002.

SALZBRUNN, Monika, « Baye Fall Movement », dans : Encyclopédie de l’islam,

LOIMEIER, Roman, You’re listening to a sample of the Audible audio edition. Learn moreMuslim Societies in Africa: A Historical Anthropology, Indiana University Press, 2013.

LOIMEIER, Roman, « Religiös-ökonomische Netzwerke in Senegal : Das Beispiel der muridischen Expansion in Dakar », in: Afrika Spectrum, 29, 1, 99-112, 1994.