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Histoire à Genève

Genève est la première ville de Suisse à voir « débarquer » les prédicateurs anglais de l’Armée du Salut. L’ « offensive » a lieu en décembre 1882. En fait d’armée, trois jeunes filles, tout juste majeures, et un homme, le colonel Clibborn. Parmi ces demoiselles, se trouve la fille du fondateur de l’organisation (William Booth), Catherine, qui a gagné par sa trempe le surnom de « Maréchale ». Ce petit groupe s’est déplacé pour honorer la demande du pasteur Jean-Philippe Dardier, le directeur du « département de colportage » de la Société évangélique, qui souhaite recevoir 500 exemplaires d’En Avant !, le journal français du mouvement. Les premières rencontres avec les Genevois ont lieu à la Salle de la Rive droite, au Casino de Saint-Pierre et à la Grande Salle de la Réformation[1] ; trois lieux accueillant, depuis les années 1850-60, des conférences religieuses destinées à faire connaître les doctrines de la Réforme[2]. L’annonce de la tenue des « premières batailles » de l’Armée du Salut via des affiches placardées dans la ville fait grand bruit. Les conférences s’enchainent, provoquent les premières conversions, mais aussi une opposition grandissante. En février 1883, suite à des troubles, le Conseil d’Etat de Genève interdit les réunions publiques salutistes. Celles-ci se poursuivent dans le cadre privé mais suscitent à nouveau la vindicte populaire et peu de temps après, la maréchale est expulsée du canton pour cause de réunions illégales. Les salutistes gagnent rapidement d’autres cantons de Suisse romande et de Suisse alémanique où ils se heurtent aux mêmes difficultés. La situation de l’Armée du Salut s’améliore dix ans plus tard  grâce à un jugement du Tribunal fédéral. En 1894 en effet, celui-ci déclare illégaux les décrets d’exception pris à l’encontre de l’Armée du Salut, estimant que cette communauté doit jouir des mêmes droits que les autres dénominations.

En 1899, l’Armée du Salut ouvre à Genève l’Hôtellerie populaire pour hommes, un asile de nuit établi à la Salle de Rive, puis en 1903, une structure identique pour femmes dans le quartier des Grottes. 1907 marque l’apparition à Genève du premier Poste de secours de l’organisation, nommé « poste des bas-fonds ». Au début des années 1920, l’Armée du Salut reprend l’Hôtel de l’Union, près de Cornavin, devenu le Centre Espoir depuis 1988. L’Armée du Salut genevoise appartient au Réseau évangélique de Genève.

Sources :

50 années Armée du salut en Suisse : coup d’oeil rétrospectif sur les débuts et le développement de l’œuvre salutiste : rapport annuel pour l’année 1931, Berne : Quartier général national, 1931.

CHEVALLEY, Robert, Fullarton, Rose-Marie, Croire et agir, L’histoire de l’Armée du Salut en Suisse, Ed. Quartier général de l’Armée du Salut à Berne, 2009.

GASPARIN, Valérie de, Lisez et jugez : Armée-soi-disant-du Salut : courts extraits de ses Ordres et règlements, Genève : H. Georg, 1883.

KÜNDIG, Andréa, L’Armée du Salut « attaque » Genève : enquête sur une bataille de pamphlets (1882-83), mémoire de Licence, Département d’histoire générale. Faculté des Lettres. Université de Genève. Directeur de mémoire: Christoph Conrad, 2004.

MALAN, César, La visite à Genève de l’armée du Salut : lettre à un ami, Genève : impr. J. Carey, 1883.

MAYER, Jean-François, Une honteuse exploitation des esprits et des porte-monnaie ?, Les polémiques contre l’Armée du Salut en Suisse en 1883 et leurs étranges similitudes avec les arguments utilisés aujourd’hui contre les « nouvelles sectes », Les Trois Nornes, 1985.

WEIBEL, Luc, NERFIN, Henri, Croire à Genève: la Salle de la Réformation (XIXe-XXe siècle), Labor et Fides, 2006, p. 113 et suivantes.


 

[1] Ouverte en 1855, la Salle de la Rive droite existe toujours rue Pécolat 4, aux Pâquis, et abrite aujourd’hui l’un des lieux de culte de l’Eglise évangélique libre. Le Casino de Saint-Pierre (rue de l’Evêché, 3, en vieille ville), créé en 1830 pour des spectacles et des concerts, est consacré à l’évangélisation en 1856. En 1948, il redevient une salle de concert sous le nom de Maison des Arts. Le lieu n’existe plus depuis les années 1970. La Salle de la Réformation a été construite en 1867 et se situait à l’angle du boulevard Helvétique et de la rue du Rhône. Elle a été démolie en 1970.

[2] Ces conférences ont pour but de répondre à un double défi : la progression des idées rationalistes des Lumières et de la libre-pensée, et le poids grandissant des catholiques dans le canton. Le nombre des catholiques a en effet considérablement augmenté depuis le début du siècle du fait de l’annexion des communes catholiques lors de la constitution du canton (1815) et de l’immigration ; la cohabitation est par ailleurs détériorée par les tentatives du Pape d’accroître son pouvoir dans la Rome protestante.

Lieu de culte

Le Poste Genève 1, à la rue Verdaine, a été inauguré en 1932 à l’occasion du cinquantenaire de l’arrivée des salutistes à Genève, événement rappelé sur la façade par l’inscription des dates 1882-1932 qui encadrent l’écusson de l’organisation. Il se situe aux pieds de la vielle-ville et attire l’attention par son entrée semblable à un temple antique avec fronton et colonnade. Cette façade s’inscrit dans un immeuble de quatre étages abritant l’hôtel Bel’Espérance, un hôtel appartenant à l’organisation et dont les bénéfices permettent de soutenir les nombreux projets sociaux. Il était initialement un foyer pour femmes.

Les portes du Poste, de style art-déco, ouvrent sur un hall d’où l’on aperçoit la salle de culte à travers une paroi vitrée : des chaises disposées en demi-cercle font face à une estrade en bois sur laquelle ont été placés une croix, un pupitre (ambon) et une batterie de musique. Au-dessus de l’estrade, un fronton porte cette inscription : « Le sang de Jésus-Christ nous purifie de tout péché ». La salle de culte peut recevoir environ 150 personnes et présente une galerie en partie supérieure.

 

 

Activités

Le Poste Genève 1 accueille deux réunions de prières chaque semaine et un culte hebdomadaire (les dimanches) pendant lequel les enfants reçoivent un enseignement biblique, « l’école du dimanche ». Ceux qui le souhaitent se retrouvent aussi pour le catéchisme le mercredi en vue de faire leur confirmation (entre 13 et 15 ans). La vie de la communauté est aussi animée le mercredi par les rencontres pour dames et le vendredi par le groupe des adolescents et jeunes adultes. Comme dans la plupart des Eglises évangéliques, des groupes de maisons hebdomadaires sont organisés pour les fidèles qui souhaitent se retrouver en petit comité pour partager des lectures bibliques et des prières.

L’Armée du Salut compte à Genève 130 membres-adhérents pour environ 200 fidèles régulièrement présents aux cultes des deux postes. Une vingtaine de nationalités différentes s’y côtoient (Suisses, Italiens, Français, Portugais, Brésiliens, Anglais, Belges, Equatoriens, Colombiens, Boliviens, Argentins, Africains francophones et anglophones, etc.).

En ce qui concerne les activités sociales, l’Armée du Salut propose un lieu d’hébergement d’urgence (Accueil de nuit), un foyer d’hébergement et des ateliers d’occupation destinés aux personnes bénéficiant de l’assurance invalidité, une crèche (La Maternelle) offrant des tarifs adaptés au revenu familial et un établissement pour personnes âgées (la Résidence Amitié), tentant de répondre à leurs besoins physiques, psychologiques, sociaux et spirituels.

L’organisation est également connue pour ses « marmites », des récoltes de fonds organisées à l’approche des fêtes de fin d’années dans les rues du centre-ville et accompagnées d’une fanfare. L’argent collecté, déposé dans des marmites, permet de financer un grand repas auquel participent près de 400 personnes isolées ou dans le besoin.

L’Armée du salut

En 1865, un prédicateur méthodiste anglais du nom de William Booth, désireux de consacrer son ministère aux plus miséreux – nombreux dans un pays marqué par la révolution industrielle-, fonde dans l’Est de Londres l’Association chrétienne pour le Réveil, très vite renommée Mission chrétienne. L’entreprise de Booth s’inscrit dans le mouvement de Réveil (il en est d’ailleurs lui-même le fruit) secouant l’Angleterre depuis le 18e siècle et dont les promoteurs prônent l’expérience directe de Dieu, une foi vivante et prosélyte. En 1878, la Mission chrétienne devient l’Armée du Salut et se dote d’une structure et d’une rhétorique militaires, lui conférant une plus grande efficacité d’action et un axe de communication percutant. L’œuvre compte dès lors des écoles d’officiers, des grades, des uniformes et un drapeau. Les désormais « soldats » du mouvement « font feu » sur l’Amérique, l’Irlande et l’Australie en 1880 pour combattre la misère et le mal avec pour seules armes la parole et les actions sociales. En 1881, débarquent à Paris trois jeunes femmes dont la fille ainée de William booth, à présent « général ». De là, l’offensive se poursuit en Suisse, d’abord à Genève, où la troupe se présente en 1882. Le mouvement connaît à cette époque une expansion rapide et sème sur son passage tant la ferveur religieuse que de vigoureuses et parfois violentes oppositions. En 1882, en Grande-Bretagne, plus de 600 salutistes sont agressés alors qu’ils défilent dans les rues en fanfare et uniformes pour proclamer l’Evangile. En Suisse également, plusieurs cantons limitent le droit d’association et de réunion des salutistes jusqu’en 1894, date à laquelle le Tribunal fédéral déclarera ces décrets illégaux.

L’Armée du Salut est aujourd’hui une organisation internationale présente dans 126 pays et dont le siège est à Londres. Au 1er janvier 2012, celui-ci déclarait compter 17 117 officiers dans le monde, 110 360 employés et plus d’un million de soldats[1]. En 2013, c’est un groupe de rock formé par l’organisation qui a représenté la Suisse à l’Eurovision.


 

[1] http://www.salvationarmy.org/ihq/statistics

La religiosité salutiste

L’Armée du Salut s’inscrit dans le protestantisme et plus spécifiquement dans la mouvance évangélique. Elle se présente comme une dénomination chrétienne « créée par Dieu en vue d’une tâche distincte »[1] : l’aide aux plus démunis et l’évangélisation, comme en témoigne sa devise, « soupe, savon, salut ».

Elle a la particularité d’être une Eglise non sacramentelle, c’est-à-dire qu’elle ne pratique aucun sacrement, pas même ceux observés par les protestants (la cène et le baptême). L’Armée du Salut privilégie en effet l’expérience intérieure de la foi et considère les sacrements comme des signes extérieurs, présentant qui plus est le risque d’être vécus comme des rituels vidés de leur sens par leur répétitivité. La doctrine salutiste insiste sur le salut rendu possible par la mort de Jésus et offert par Dieu à toute personne qui se tourne vers lui.

Il existe trois niveaux d’engagement au sein de l’Armée du Salut : membres adhérents, soldats et officiers. Ils se différencient par la formation reçue, les responsabilités et le temps qu’ils consacrent à l’organisation. Seuls les officiers sont salariés. Ces derniers font vœux d’abstinence de tabac, de drogues, d’alcool et s’engagent lors d’une cérémonie à rester fidèles aux enseignements bibliques et aux principes de l’organisation. Ils sont d’abord consacrés lieutenant, puis capitaine, major, lieutenant-colonel, colonel et enfin commissaire. Le plus haut grade est celui de général, lequel dirige l’organisation au niveau international et est élu par le « haut conseil », un organe composés des commissaires à la tête des différents « territoires » (pays, partie d’un pays ou groupe de pays qui constituent le découpage administratif de l’Armée du Salut au niveau mondial). Pour la première fois dans l’histoire de cette organisation, la charge est occupée depuis février 2013 par un officier de nationalité suisse (le Général André Cox). Depuis les débuts de l’Armée du Salut, trois femmes ont été choisies à ce poste, ce qui n’est pas exceptionnel dans ce mouvement qui a toujours accordé aux femmes les mêmes responsabilités qu’aux hommes. Les soldats et officiers de l’Armée du Salut portent, dans l’exercice de leurs fonctions, un uniforme bleu foncé, orné au col de deux « S » leur rappelant qu’ils sont « sauvés pour servir »[2].

Indications bibliographiques :

BALMER, Randall, Encyclopedia of evangelicalism, Baylor University Press, 2004.

DELCOURT, Raymond, L’Armée du Salut, Presses Universitaires de France, coll. Que-sais-je ?, 1988.

FAVRE, Olivier, Les Eglises évangéliques en Suisse, origines et identités, Labor et Fides, 2006.

LIVINGSTONE, E. A. (ed.), The Concise Oxford Dictionary of the Christian Church, Oxford University Press, 2006.

LUTHI Marc, Aux sources historiques des Eglises évangéliques, 2008.

MCDERMOTT, Gerald R. (ed.), The Oxford handbook of evangelical theology, Oxford University Press, 2010.

MERRITT, John G. (ed), Historical dictionary of the Salvation Army, Lanham, Md. : Scarecrow Press, 2006.

PATTE, Daniel (éd.), The Cambridge dictionary of Christianity, Cambridge University Press, 2010.


 

[1] Citation issue de l’ouvrage : L’Armée du Salut dans le corps du Christ, Une déclaration ecclésiologique, Déclaration provenant du Quartier Général International de l’Armée du Salut, et publiée avec l’autorité du Général, en consultation avec le Conseil International de Doctrine et le Conseil International de Management, 2008.

[2] Delcourt, Raymont, L’Armée du Salut, Presses Universitaires de France, coll. Que-sais-je ?, 1988, p. 46.